Habiter le temps : vers une poétique du quotidien

|Sana El Khamlichi

Extrait de mon mémoire de recherche en philosophie, Retrouver le temps : Penser la modernité entre accélération et résonance avec Hartmut Rosa, Chapitre 3, III.

Quel pouvoir avons-nous alors, individuellement, si l’essentiel de la crise temporelle échappe à notre emprise ?

Je ne prône ni un fatalisme ni une déresponsabilisation temporelle. Oui, les institutions ont un rôle décisif à jouer pour rendre le temps habitable, mais nous portons aussi la responsabilité, fragile, modeste, silencieuse, de réapprendre à l’habiter et cela commence dans nos gestes les plus simples. Dans la lenteur. Dans la douceur. Dans l’hospitalité.

Peut-être que retrouver le temps, c’est laisser place aux choses, accepter l’imprévu, la surprise, l’inattendu. Renoncer à vouloir tout contrôler, tout maîtriser, tout décider, comme si la vie devait toujours nous obéir.

Retrouver le temps, c’est reconnaître l’imperfectibilité humaine contre le culte de la performance. C’est préférer la lenteur à l’urgence, non pas la lenteur comme inaction ou renoncement, mais celle qui laisse les choses advenir, dans leur altérité, dans leur résistance, dans leur mystère.

Retrouver le temps, c’est cesser de courir, non par faiblesse ou par paresse, mais parce que ce métro-là ou celui d’après ne changera rien à l’essentiel.

Retrouver le temps, c’est se permettre l’erreur, accepter de recommencer, parce que notre identité n’est pas figée, pas au sens où elle serait fragmentée, mais parce que tout est encore possible à n’importe quel moment. Parce qu’on peut être caissière toute sa vie et se réveiller un matin avec l’envie d’étudier l’art ou la philosophie. Parce qu’on peut peindre les plus beaux chefs-d’œuvre même en commençant à cinquante ans.

Parce que la vie humaine ne se mesure ni en rendement ni en retour sur investissement.

Parce que le temps donné à quelque chose ne dit rien de sa valeur. Parce qu’on peut très bien, à trente ans ou quarante ans, reprendre ses études de médecine qu’on avait abandonnées à l’arrivée d’un enfant. Parce qu’on peut tout quitter, changer de voie, recommencer, sans jamais avoir à se justifier.

Parce qu’on peut très bien quitter une relation où l’on a tout donné, et reconnaître, sans honte, qu’on n’y était plus heureux.

Retrouver le temps, c’est vivre le temps, non selon les exigences extérieures, mais selon les siennes propres. C’est s’autoriser à aimer, à tomber, à être blessé, et pourtant recommencer.

C’est rêver, c’est croire, c’est désirer sans se presser. Se défier, oui, mais toujours écouter son rythme, sa voix, son corps.

C’est suspendre sa course, ne serait-ce qu’un instant, pour regarder le chemin qu’on a parcouru, reprendre son souffle et repartir. C’est accepter ses erreurs et les voir non comme des fautes, mais comme des étapes nécessaires.

Retrouver le temps, c’est accepter de ralentir, d’être en retard et de ne pas toujours s’en excuser.

C’est préférer écrire une lettre à la main à l’être aimé que de lui envoyer un simple texto. C’est ramasser délicatement une fleur sur le rebord de la route. C’est prendre le temps de préparer un repas à deux, même simple, même silencieux, et le partager sans hâte.

C’est marcher sans but dans Paris, longer les bords de Seine, de Notre-Dame au Grand Palais, juste pour sentir le vent sur sa peau. Et, sans l’avoir prévu, repartir avec un vinyle d’Aznavour. C’est s’arrêter un moment, pour regarder les enfants jouer, les couples s’enlacer, deux vieux amis bavarder.

C’est répondre à un message plus tard, parce que le moment présent demande qu’on y soit vraiment. C’est éteindre son téléphone le temps d’une soirée, non pas pour fuir le monde mais pour le retrouver autrement.

C’est écouter quelqu’un jusqu’au bout, avec sincérité, sans penser déjà à ce que l’on va lui répondre. C’est laisser la conversation dévier, bifurquer, s’égarer, parce que tout ne doit pas toujours aller droit.

Retrouver le temps, c’est relire un livre déjà lu, revoir un film déjà vu, ou rejouer la même musique qu’on a mille fois entendue, non parce qu’on refuse de s’ouvrir à la nouveauté, mais parce que c’est parfois confortable de retourner à ce que l’on a aimé.

Retrouver le temps, c’est aussi accepter de ne rien faire parfois. Non pour fuir ses responsabilités, mais comme acte doux de résistance.

C’est s’asseoir un moment, refermer son ordinateur et ne rien produire. Habiter le silence.

C’est prendre soin de soi, des autres, des choses. C’est arroser une plante. Plier lentement une chemise, ne pas s’énerver parce qu’elle est froissée.

Des gestes inutiles, peut-être. Mais des gestes vivants qui accueillent l’être sans vouloir le changer.

C’est aussi ne pas tout optimiser, ne pas toujours chercher l’efficacité, la meilleure version, les sentiers détournés. C’est choisir le chemin le plus long au lieu du raccourci qu’on connaît.

Retrouver le temps, c’est perdre du temps, et ne pas le vivre comme une perte.

C’est arrêter de penser qu’on est en retard sur sa vie. Il n’y a pas d’heure pour se trouver. Pas d’âge pour aimer. Pas de calendrier pour exister.

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