Retrouver le temps ? Pour une hospitalité du temps

|Sana El Khamlichi

Extrait de mon mémoire de recherche en philosophie, Retrouver le temps : Penser la modernité entre accélération et résonance avec Hartmut Rosa, Conclusion.

Si la crise temporelle provoque une crise de l’être, alors peut-être que la lenteur est ce qui lui permet, doucement, d’apparaître à nouveau. C’est dans notre quotidien le plus nu que se joue la possibilité d’une réappropriation véritable du temps, dans le geste d’accueil, dans l’hospitalité, dans le ménagement et la douceur. Prendre le temps, ce n’est pas perdre du temps, mais précisément refuser qu’il nous soit arraché.

La crise temporelle n’est pas une crise parmi d’autres. Elle touche ce qu’il y a de plus fondamental : notre manière d’exister, de percevoir, d’agir, de ressentir, de nous rapporter à nous-mêmes, aux autres et au monde. Ce mémoire a tenté de montrer que le temps n’est pas une toile de fond sur laquelle se déroulerait notre vie, mais qu’il en constitue le tissu même. Et ce tissu, sous la pression constante d’une modernité qui s’accélère, est en train de se déchirer, jusqu’à rendre le monde silencieux, et nos vies sources de fatigue, de perte et de mal-être. Ce que nous perdons, ce n’est pas seulement du temps disponible ou abstrait, mais la possibilité même d’une vie pleine, dense et authentique.

Si l’accélération engendre des maux, comme l’aliénation généralisée, la perte du monde, la désynchronisation inter et intra générationnelle, la marchandisation du quotidien, la fragmentation du sujet, le culte de l’urgence, et bien d’autres encore, alors elle appelle à une réponse. Une réponse qui ne peut être purement individuelle, ni purement structurelle. C’est dans cette tension, entre un changement de posture, suggéré par Rosa, et une transformation réelle de nos institutions que se joue la possibilité de retrouver le temps.

Car la crise temporelle n’est pas seulement existentielle : elle est civilisationnelle. Retrouver le temps ne signifie pas retourner en arrière ou idéaliser un passé, mais au contraire, ouvrir une brèche, ici et maintenant, dans le présent. C’est faire de nouveau place à la surprise, à l’inattendu, à l’indisponible, à ce qui nous résiste. Cela veut dire oser la lenteur, quand tout nous pousse à l’efficacité, emprunter les voies du détour et du ralentissement quand tout nous presse d’aller droit. Cela veut dire aussi revendiquer politiquement un droit au temps et faire de l’habitation au monde non pas un privilège, mais un principe commun.

Ce droit au temps ne peut être dissocié des luttes sociales, celles pour la réduction du temps de travail, pour l’équilibre entre vies professionnelle et personnelle, pour la reconnaissance du travail reproductif, notamment celui accompli par les femmes, pour un urbanisme respirable, pour des services publics qui ménagent plus qu’ils n’écrasent. Car le temps est aussi un enjeu de justice. Il ne se distribue pas également. Certaines existences sont tendues par l’urgence, écrasées par la précarité, tandis que d’autres jouissent du privilège de pouvoir ralentir, d’avoir le temps, de s’arrêter, de pouvoir recommencer. Toute politique du temps est donc, nécessairement, une politique de l’égalité.

La modernité nous a fait croire que nous étions maîtres du temps, qu’il nous appartenait de le gérer, de l’optimiser, de le plier à nos besoins. Mais nous avons oublié l’essentiel, le temps que l’on essaye de contrôler, de maîtriser, nous échappe inévitablement. Car le lien ne peut se créer dans la contrainte et la pression, il suppose une ouverture, un laisser-être, que nous avons peu à peu négligés. Et si l’expérience de la résonance est si rare dans la modernité, c’est parce que nous avons, sans même nous en rendre compte, cessé de faire place au temps.

Cette crise temporelle n’est pas survenue par hasard. Ses origines ne sont ni contingentes ni accidentelles : elle est le fruit de structures que nous avons, peu à peu, cessé de questionner, d’interroger, de contester, jusqu’à les avoir doucement légitimées, silencieusement intériorisées, paisiblement normalisées. Nous n’en sommes pas seulement les victimes ou les témoins, mais aussi, parfois, les relais involontaires. On ne défait pas près de deux siècles de mutations sociales et techniques par un simple acte de volonté. Il faut déconstruire, couche par couche, ce que l’on avait cru inéluctable. Et cela commence par des revendications claires, par des choix, par des paroles, car avoir le temps n’est pas un caprice : c’est la condition minimale d’une existence digne.

Alors, de notre côté, en attendant, il nous appartient d’agir là où c’est encore possible, dans les sphères qui dépendent encore de nous, dans nos lectures, dans nos amitiés, dans notre manière de marcher, de parler, de cuisiner, de dormir, de s’aimer. Il ne s’agit pas de se retirer du monde, mais d’y être autrement. Il y aura toujours des moments où il faudra continuer à courir, simplement pour rester sur place, mais il y aura aussi des instants à préserver, des interstices à ménager, où l’on pourra oser l’imperfection, la lenteur, la patience, le soin, la gratuité, non pour espérer obtenir quelque chose, mais pour offrir, dans un geste tendre, fragile, désarmé, une autre manière d’être au monde.

Peut-être est-ce cela, au fond, que nous avons perdu : l’hospitalité du temps. Nous ne savons plus l’accueillir, ni l’enlacer autrement qu’en le pressant.

Et c’est peut-être là, dans cette reconquête humble, inachevée, silencieuse, que peut naître un autre rapport au monde. Un monde que l’on cesserait d’occuper, pour enfin l’habiter.

1 commentaire

C’est très très beau ce que tu fais Sana ⭐️✨💫 bravo pour tout et je suis très fière de toi et de te connaître !!

Romane F.

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